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09/10/2013

Pervers narcissique : mythe ou réalité ? Point de vue critique

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Sujet d’actualité désormais régulièrement traité dans les médias qui en ont fait leurs nouveaux « choux gras », la dernière émission radio en date du mercredi 2 octobre 2013 diffusée sur France Inter et présenté par Guillaume ERNER interrogeait : le pervers narcissique existe-t-il vraiment ?  Mais les réponses apportées aux questions soulevées par l’animateur ont pour certaines confirmé ce que j’affirmais déjà ici lors de mon premier article, à savoir que « la perversion narcissique est une théorie qui reste difficile à appréhender même pour les psys qui ont contribué à la faire connaître » (cf. Le pervers narcissique manipulateur et suite).


Pour répondre à cette question il convient de faire appel à la notion de réification telle que présentée par Edgar MORIN : « La réification du réel constitue un des fondements de notre civilisation du XX siècle. Elle est significative de la magie moderne. Nous ne pouvons que réduire cette réification mais non pas l'abolir : nous ne pouvons vivre en nous passant vraiment de l'idée de réel. La réification fait constitutionnellement partie de l'expérience humaine en tant qu'expérience du réel. Il y a un noyau de magie que nous ne saurions faire éclater sans faire éclater la raison elle-même ».

En quelques mots Edgar MORIN a parfaitement défini le besoin fondamentalement humain de réification en tant qu’expérience du réel transposable en idées, concepts, théories ou mythes, et démontre ainsi sa nécessité vitale qui se traduit par une quête de sens. En effet, nul ne saurait mener une existence heureuse et épanouie en l’absence de sens à donner à sa vie. Un sens qui peut être annihilé par un vécu traumatique (cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante), ou, de façon beaucoup plus pernicieuse, par le simple usage d’une parole dévoyée, car « lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté » (CONFUCIUS, cf. La ‘novlangue’ des psychopathes).

Cependant, ce concept de réification mériterait d’être approfondi pour mieux comprendre les divergences d’opinions que la théorie de la perversion narcissique ne manque pas de susciter.

Aussi m’attarderais-je quelque peu à en préciser les contours, car l’acte de réification, bien qu’essentielle à la modélisation[1] de l’expérience du réel pour chacun d’entre nous, a fait l’objet de plusieurs études philosophiques au début du XXe siècle qui lui ont donné une connotation plutôt négative occultant par là son aspect le plus pragmatique : rendre compte et tirer des enseignements de faits réels par l’observation des actes et des comportements d’autrui. Autrement dit, adopter une analyse phénoménologique vis-à-vis des événements observés. Ce qui signifie que la réification intervient dans d’autres domaines que celui de la sociologie marxiste, initié par Georg LUKCAS[2], complété récemment par Axel HONNETH et relativisé par « l’intelligence de la complexité » (d’où la citation d’Edgar MORIN en introduction de cet article).

‘Réifier’ signifie : transformer en chose, figer, réduire à l'état d'objet (un individu, une chose abstraite) ; synonyme : chosifier. Ce terme est dérivé du latin res, rei signifiant ‘chose’ qui a donné entre autres l’adjectif et substantif réel et le pronom indéfini rien (pour plus de précision sur l’étymologie de ce mot cf. « Flatland » : fantaisie en plusieurs dimensions).

Nous avons vu tout au long de cette série d’articles destinés à cette problématique, que la ‘chosification’ (‘l’objetisation’) d’un être sensible était au cœur même de la perversion narcissique (et en règle générale de toutes perversions). Concept qui de nos jours est en train d’incarner l’archétype néolibéral de l’individu ‘bling-bling’ pur produit de notre société actuelle (cf. La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était ‘compté’ ou comment le paradoxe de l’idéologie néolibérale influence nos personnalités). Mais l’‘objetisation’ qui caractérise une perversion narcissique (cf. Comprendre l’emprise : la relation en-pire) diffère de la ‘réification’ dont parle Edgar MORIN. L’une et l’autre de ces deux formes de réification représentent les deux faces d’une seule et même pièce. Même si ces deux termes sont parfois utilisés comme synonymes de ‘chosification’ pour décrire l’état d’une personne qui subit une relation d’emprise, ils ne doivent pas être confondus. Pour plus de clarté, précisons que Georg LUKCAS emploie le mot réification dans un contexte sociologique restreins aux rapports que l’homme entretien avec le monde marchand et la société de consommation, alors que cette expression, telle qu’utilisée par Edgar MORIN, fait allusion au moyen que nous utilisons tous pour objectiver notre subjectivité.

Au travers de cet exemple, nous pouvons très bien percevoir les amalgames qui peuvent naître des similitudes entre l’utilisation, dans le langage courant, du mot-outil ‘chose’ pour exprimer l’indéfini ou l’inanimé, parfois de façon péjorative, et le mot ‘objet’ qui désigne communément tout ce qui est inerte, mais également tout ce qui est au dehors de notre moi. Cette confusion n’a plus lieu d’être dès lors que nous comprenons les différentes significations attribuées au mot ‘réification’. D’où l’importance de la recherche de sens par l’échange, le dialogue et le partage de connaissance, car la polysémie des mots entraîne souvent des confusions et incompréhensions génératrices de propos ou de comportements hostiles (cf. La « novlangue » des psychopathes).

Ceci dit, le pervers narcissique n’est que la réification du concept de perversion narcissique attaché à l’idée de ‘mouvement’ ou de processus (cf. articles Les pervers narcissiques manipulateurs et suite). Il en matérialise (‘modélise’, cf. point 1 la citation de Paul VALÉRY) la manifestation sous forme ‘réifiée’ qui nécessite une certaine démythification à laquelle s’emploient (très maladroitement faut-il le préciser) les critiques de cette théorie. Cependant, il est un fait extrêmement important négligé par quasiment toutes les analyses s’opposant à cette appellation, une fois de plus très bien formulé par Edgar MORIN, c’est que : « la démythification est nécessaire, mais elle doit aussi se réfléchir elle-même et découvrir ce problème énorme : le mythe fait partie de la réalité humaine et politique. La notion même de réel a une composante imaginaire dans le sens où elle comporte une ‘réification’. La réalité de l'homme est semi-imaginaire ».

Le sens du mot ‘réification’ tel qu’employé ici, selon les précisions d’Edgar MORIN, étant mieux défini, nous pouvons attaquer le vif du sujet en commençant par un petit rappel historique malheureusement méconnu : si l’idée de perversion narcissique est présente dans les écrits de Paul-Claude RACAMIER dès 1978 lors d’un article titré Les paradoxes des schizophrènes et repris en 1980 dans son livre Les schizophrènes, il ne présenta ses recherches sur cette ‘pathologie’ qu’en septembre 1985, lors du congrès organisé par l’APSYG à GRENOBLE, dans une note intitulée De la perversion narcissique dont le compte-rendu fut édité dans la revue GRUPPO n° 3 de février 1987. Entre ces deux dates (septembre 1985 – février 1987), il écrivit également une courte synthèse de cette présentation, dont l’article Entre agonie psychique, déni psychotique et perversion narcissique paru dans la Revue Française de Psychanalyse – Tome L, n° 5, de septembre/octobre 1986 – consacrée aux psychoses.

Toutefois, cette appellation fut popularisée sous la forme réifiée du pervers narcissique par Alberto EIGUER avec son livre Le pervers narcissique et son complice, et Marie-France HIRIGOYEN dont l’ouvrage fut édité en 1998 : Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien et vendu à plus de 500 000 exemplaires et où elle présenta le pervers narcissique comme étant la figure paradigmatique du ‘harceleur’ rattachant ainsi le concept de ‘harcèlement moral’ à celui de ‘pervers narcissique’.

Le succès de ces deux thèses a ouvert des voies différentes dans l’étude et l’analyse de cette problématique qui touche tout à la fois les individus, les groupes et la société. Ainsi, quoi de plus logique que d’avoir des visions divergentes de ce fléau social en fonction de la théorie qui oriente notre choix. Chaque opinion découle donc principalement de ce positionnement en ce qu’il existe un lien ‘ineffable’ entre l’observateur et la chose observée. Aussi, afin de clarifier les débats, serait-il plus juste de recontextualiser les développements des différentes recherches sur le sujet par rapport aux préjugés affichés par chacun et ce sans porter de jugement de valeur sur l’orientation théorique choisie. Ce qui ne nous interdit pas d’en pointer les carences.

 

Différents positionnements théoriques :

1) L’option théorique suivie par Marie-France HIRIGOYEN a été délibérément orientée vers l’aide aux victimes de toutes formes de harcèlement. Dans le contexte de l’époque (1998), excepté les travaux de Christophe DEJOURS (Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale,1998), il n’existait aucun moyen de reconnaître la souffrance des personnes en proie à des conflits dégénérant en harcèlement. Cette approche est donc venue combler un vide important dans la reconnaissance et la prise en compte de ce fléau génocidaire qui passait inaperçu aux yeux de tous. À ce titre, elle n’en était que plus utile.

2) Cette catégorie est principalement représentée par les tenants de la théorie développée par Alberto EIGUER au sujet de la victime complice masochiste du pervers narcissique qui déclare dans l’introduction de l’ouvrage de Claire-Lucie CZIFFRA (Les relations perverses, si le pervers m’était conté) :  « Si j’emploie le terme atteint(e)s, c’est que je suis convaincu que les pervers narcissiques sont les plus grandes victimes de leurs agissements et d’une pathologie déterminée par des forces inconscientes ».

Si ce courant de pensée résulte de nombreux sophismes qui ont permis à cette théorie de trouver un large écho dans le secteur de la santé mentale, il ne manque pourtant pas d’intérêt dans le sens où le pervers narcissique n’y est pas vu comme une personne incurable – au contraire des tenants de la position définie au 1) –, mais comme un ‘malade’ victime de ses propres turpitudes et prisonnier d’une compulsion de répétions le conduisant à reproduire inlassablement les mêmes scénarios destructeurs.

3) S’apparentant (ou s’appuyant) aux tenants du courant théorique précité, bien que n’appartenant pas à la psychanalyse, nous trouvons des personnes ou des psychologues (tel que les systémiciens, thérapeutes pratiquant l’analyse systémique, ou les transactionnalistes, praticiens spécialisés dans l’analyse transactionnelle) qui adoptent une position mitigée en revendiquant le fait que la perversion narcissique est une pathologie du lien où les deux protagonistes d’une telle relation sont coresponsables de son devenir.

4) En dernier lieu, il existe une catégorie de contradicteurs qui ignorent quasiment tout de la théorie de la perversion narcissique qui, je le rappelle ici, est une théorie psychanalytique des conflits, dite ‘interactive’.

Cette typologie est loin d’être hermétique : nous pouvons très bien trouver des contradicteurs qui se situent à cheval entre ses différentes positions. Tel est le cas par exemple de professionnels qui refusent le concept de pervers narcissique en raison du jugement moral que cette idée induit tout en expliquant les mêmes phénomènes par des glissements sémantiques justifiants des notions qui leurs sont propres. Ce qui, au final, revient à décrire la même chose tout en utilisant des mots différents. Cela pourrait justifier la création d’une cinquième ‘classe’, mais la plupart des critiques portées au concept de pervers narcissique sont formulées en méconnaissance de cause ce qui les situe plutôt dans la quatrième catégorie.

Cette répartition pourrait être affiné en précisant mieux les différentes orientations théoriques adoptées par les psychologues qui envisagent la perversion narcissique soit comme une pathologie de l’individu (le pervers narcissique), soit comme une pathologie de la relation (ou du lien : couple pervers/proie), soit comme une pathologie sociale (l’imposteur), soit encore comme une pathologie de l’identité (personnalité « as-if » ou « faux-self »), etc. Nous verrons prochainement qu’il existe d’autres ‘réifications’ (modèles) de cette même problématique.

 

Point de vue critique des différents positionnements théoriques :

Cette répartition schématique des critiques du concept de perversion narcissique nous permet de situer le ‘lieu’ d’où s’expriment ceux qui réfutent cette théorie. Ce faisant, nous pouvons mieux d’appréhender les divergences d’opinions, souvent conflictuelles, relatives à chacune des différentes positions définies ci-dessus, car au-delà de toutes controverses, force est de constater qu’elles comportent toutes des avantages et des inconvénients qu’il convient de passer en revue pour dépasser les clivages traditionnels qu’évoquent les termes de ‘pervers’ et de ‘narcissique’ accolés l’un à l’autre.

1) Le parti-pris de la victime se comprend aisément de par la souffrance que cette dernière éprouve et du danger qu’elle encourt lorsqu’elle est affublée d’un statut ‘d’objet’ destiné à assouvir le sentiment de toute puissance et d’immunité conflictuelle que revendique le pervers narcissique aux dépens de sa proie (cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante).

Cette voie est fort louable dans la mesure où elle tend à réduire les injustices et se donne pour principal objectif de lutter contre les inégalités et la banalisation du mal dans notre société. Cependant, certaines remarques découlant de l’observation du pervers narcissique par les victimes sont erronées et conduisent à des préjugés qui ne permettent pas la prise en compte de la complexité des agirs pervers.

En faire le détail ici serait bien trop long, mais l’un des meilleurs spécialistes français des perversions nous aidera peut-être à mieux comprendre en quoi certaines idées reçues peuvent être néfastes : « On ne progressera pas d’un pouce dans la prise en charge et le traitement des délinquants sexuels, tant qu’on les considérera comme des débiles, des idiots ou de simples fauteurs de troubles. L’acte pervers n’a rien à voir avec le comportement bestial, brutal ou instinctif auquel on le réduit souvent. C’est un acte humain d’une richesse et d’une complexité diabolique, et d’une logique à toute épreuve. […] On éviterait bien des erreurs, policières, judiciaires, politiques, thérapeutiques, si l’on écoutait ce message, en tenant compte de ses éclaircissements. Car la perversion se nourrit de vengeance, et plus l’on se méprend plus elle s’en prend à ceux qui ne l’ont pas compris. Pour le pervers (N.d.a : qu’il soit sexuel ou moral), c’est une question de survie »[3].

2) Le parti-pris plus ou moins affiché du pervers narcissique s’entend de par le fait qu’un pervers (quel qu’il soit) que l’on abandonne sans soin à ses propres pulsions aura toutes les chances de récidiver, et ce à plusieurs reprises. Mettre en place des modalités de traitement à leur intention revient donc à tenter d’épargner de nombreuses victimes.

Tout l’intérêt de cette approche réside dans la recherche et la possibilité de prise en charge de la souffrance du pervers afin de lui permettre de sortir de son schéma de fonctionnement toxique, mais à la seule et unique condition que cela ne se fasse pas au détriment de ses victimes. Or, c’est bel et bien ce à quoi aboutit actuellement la théorie de la victime complice masochiste du pervers narcissique. Il conviendrait donc de réparer cette erreur conceptuelle en dénonçant les sophismes sur lesquels se base ce genre d’idées reçues qu’invalident toutes les recherches en psychopathologie sociale (théorie de l’impuissance apprise ou de la résignation acquise de Martin SELIGMAN, de la dissonance cognitive de Léon FESTINGER et du syndrome de STOLCKHOM hérité de l’identification à l’agresseur de Sándor FERENCZI, etc.) et les découvertes récentes en neuroscience concernant le processus de ‘décervelage’ (cf. Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante). Ce serait là faire preuve d’une « science avec conscience ».

3) Pour les tenants de cette position, il n’est nullement question de stigmatiser l’un ou l’autre des deux protagonistes d’une telle relation.

Les prises en charge thérapeutique se basant sur ce modèle profiteront malheureusement au pervers qui se servira ici de la crédulité du thérapeute pour manipuler sa victime et renforcer l’emprise qu’il exerce sur elle. Cela aura pour résultat désastreux de le conforter dans ses comportements destructeurs vis-à-vis de son entourage.

Aussi, cette approche est à proscrire, car elle ne bénéficiera à aucune des personnes impliquées dans des échanges interindividuels basés sur le mode très particulier de l’emprise. Ce qui n’empêche pas ces techniques thérapeutiques d’être très efficaces dans la majorité des autres cas. Leur problème provient simplement du fait qu’elles ‘nient’ l’existence de personnalités perverses.

Si les adeptes de cette solution ont pu apporter des idées vraiment novatrices et particulièrement éclairantes en matière de relationnel, par exemple la mise à jour des contraintes paradoxales – ce qui représente un apport crucial dans la compréhension de cette problématique –, ils n’en demeurent pas moins incapables de porter assistance à leurs patients dans ce cas de figure, essentiellement en raison du fait que leurs ‘croyances’ leur interdit de dénoncer le ‘paradoxeur’ dans une relation d’emprise. Or, nous l’avons déjà vu dans un précédent article, seule « une injonction paradoxale démasquée est une contrainte paradoxale manquée » (cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou »). Autrement dit, pour qu’une injonction paradoxale perde son pouvoir de nuisance il faut la débusquer et l’invalider en l’explicitant, mais, paradoxe au combien insolite pour les ‘découvreurs’ de cette particularité langagière, c’est justement ce que les systémiciens ou les transactionnalistes se refusent à faire.

4) C’est dans cette dernière catégorie que nous retrouvons les opposants les plus virulents au concept de pervers narcissique. Outre les attaques ad hominen fréquentes dont ils sont de féconds pourvoyeurs, signalons deux autres procédés couramment employés pour discréditer par avance toute argumentation en retour qui montrent bien à quel point le domaine est « sensible » :

- fustiger une position (clinique, théorique, technique…) qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui la dénoncent (ce que FREUD aurait dénommé une projection, soit l’externalisation défensive d’une motion interne réprimée : une modalité de lutter sans le savoir contre ses propres spectres, un retour du refoulé en quelque sorte) ;

- dénoncer une position au nom des excès auxquels elle donne lieu chez certains de ses supposés tenants ; n’en pointer que les aspects potentiellement négatifs pour la caricaturer et la discréditer, sans jamais argumenter sur son fond : une forme de suspicion qui, jouant en quelque sorte d’un effet de rumeur, disqualifie a priori toute argumentation contraire[4].

Or, dans quelle mesure peut-on critiquer, dénoncer, stigmatiser, blâmer, condamner, réprouver, fustiger, etc. un concept, une théorie ou une idée dont on ignore tout ou presque ?

Cette interrogation appelle d’autres réflexions dont les développements pourraient nous permettre de comprendre pourquoi ce sujet est autant décrié : c’est le problème de la conscience morale qui sera abordé ultérieurement, car de telles attitudes posent un éminent problème éthique. Problème éthique éludé et noyé dans l’indignation contagieuse que propage la dialectique éristique (cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou »).

Pour autant, malgré la virulence et les excès de certains propos à l’encontre des victimes de ce fléau et comme le suggère Edgar MORIN, « la démythification est nécessaire » à la condition expresse qu’elle puisse« se réfléchir elle-même et découvrir ce problème énorme : le mythe fait partie de la réalité humaine et politique ».

C’est ce par quoi nous allons conclure en présentant rapidement le concept de réification tel qu’analysé par Axel HONNETH et sa théorie de la reconnaissance dans laquelle il postule la réification en tant qu’oubli de la reconnaissance : « (…) le seuil à partir duquel on entre dans la pathologie, dans le scepticisme, ou encore dans la pensée stérile de ‘l’identité’, comme dirait ADORNO, est franchi sitôt que, dans nos efforts réflexifs en vue de la connaissance, on oublie que ceux-ci proviennent d’un acte de reconnaissance préalable. Ce moment d’oubli, d’amnésie, je veux en faire la clé d’une redéfinition du concept de ‘réification’ »[5].

La reconnaissance est la phase préalable indispensable, condition sine qua non, pour permettre à une victime de traumatisme complexe de pouvoir se reconstruire et passer outre afin d’espérer mener une vie « normale ». Néanmoins, et c’est bien là le fond du problème, notre société ne réunit pas les qualités nécessaires permettant aux proies d’agression perverse d’être résilientes, pire encore, et nous l’avons déjà longuement expliqué ailleurs (cf. La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était ‘compté’ ou comment le paradoxe de l’idéologie néolibérale influence nos personnalités), notre civilisation actuelle basée sur l’échange marchand et le consumérisme génère et aggrave les traumatismes complexes dont les coûts sociaux se chiffrent à plus de 107 milliards d’euros par an selon un récent rapport de la Cour des Comptes[6].

C’est dire l’importance de la négligence et de la dénégation qui accompagne cette problématique sur laquelle il est préférable de jeter un voile de déni plutôt que de faire face à cette réalité bien dérangeante : « Couvrez ce ‘sein’ que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées » (Le Tartuffe ou l’imposteur, MOLIÈRE).

C’est ici que le concept de réification tel qu’abordé par Axel HONNETH dans sa théorie de la reconnaissance trouve également son utilité, car selon le point de vue qu’il développe : « Ce qu’il y a de juste ou de bon dans une société se mesure à sa capacité à assurer les conditions de la reconnaissance réciproque qui permettent à la formation de l’identité personnelle – et donc à la réalisation de soi de l’individu – de s’accomplir de façon satisfaisante ».[7]

Or, la reconnaissance, dans la théorie d’Axel HONNETH, prélude à toute connaissance. Ce qui suppose que la réification ne concerne pas seulement la manière de traiter les autres, mais qu’elle est un rapport au monde et à soi-même comme nous l’indique aussi Edgar MORIN en précisant que : « Nous ne pouvons que réduire cette réification mais non pas l'abolir : nous ne pouvons vivre en nous passant vraiment de l'idée de réel. La réification fait constitutionnellement partie de l'expérience humaine en tant qu'expérience du réel ».

Le concept de réification ainsi visité, et après avoir implicitement évoqué la quasi totale inaptitude de notre société « à assurer les conditions de la reconnaissance réciproque qui permettent la réalisation de soi de l’individu » (le coût social de cette incapacité parle de lui-même), suggère que nous vivons encore à une période de notre évolution que l’on peut qualifier avec Edgar MORIN « d’âge de la barbarie communicationnelle »[8] qui prive de sens, et donc d’accès à la connaissance, tout individu désireux de se libérer des liens qui l’aliènent.

Pour en finir avec ce tour d’horizon des critiques du concept de perversion narcissique et de sa réification sous l’apparence du pervers narcissique, il est utile de rappeler que cette notion, bien que développée initialement au sein des couples et des familles, s’impose désormais de plus en plus comme la figure idiosyncrasique d’un néosujet[9] parfaitement adapté à une société formatée par l’idéologie néolibérale (l’individu ‘bling-bling’) reposant sur une rationalité pratico-formelle pathologique vouant un culte à la religion du marché (cf. La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était ‘compté’) et dont nous savons désormais de source scientifique (cf. Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée de Daniel KAHNEMAN) qu’elle n’est qu’affabulation et délire schizophrénique. C’est pourtant toujours cette rationalité pratico-formelle pathologique qui préside aux décisions de nos élus, et ce, quelle que soit leur famille politique.

À l’échelle de notre société, il ressort de ces différentes approches que le processus de réification exprime un paradoxe constitué d’un profond antagonisme entre, d’une part le besoin de réification que nous ne saurions abolir sans faire éclater la raison elle-même, d’où son attribut indispensable aux victimes de ce fléau pour « mettre des mots sur leurs maux » afin de rendre compte d’une réalité traumatique vécue ; et d’autre part un « oubli de reconnaissance » que perçoivent plus ou moins consciemment ceux qui réfutent cette théorie en tentant de la démythifier tout en ‘oubliant’ de se réfléchir elle-même (cf. supra citation d’Edgar MORIN). Ces tentatives de démythification malhabiles sont l’équivalent d’une ‘réification’ (oubli de reconnaissance) de la réification (modélisation du réel), soit d’un paradoxe, car la plupart du temps les opposants au concept de pervers narcissique affirment de bonne foi ne pas nier la souffrance des victimes de ce fléau, mais collaborent, par leur négation, à les maintenir dans l’expérience traumatique qu’elles vivent et de laquelle elles souhaiteraient s’extraire.

Ce contraste nous rappelle les situations de double contrainte qui – nous le savons déjà (cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou » ; Comprendre l’emprise : la relation en pire ; La ‘novlangue’ des psychopathes ; Perversion narcissique et traumatisme psychique : l’approche biologisante) – ne peuvent que conduire à la lutte, la fuite ou ‘l’apathie’ (l’inhibition de l’action), mais il évoque de plus une malédiction qui pèse lourdement sur les épaules des victimes de ce type d’agression.

Nous tenterons donc, à la suite de cet article, de résoudre ce paradoxe dont le principal moteur est l’incompréhension qu’il engendre et le silence qu’il impose, légitimant ainsi la violence ‘insensée’ que dénonce la topique relative à la théorie de la perversion narcissique, car « la malédiction, c’est quand un malheur, en vous empêchant de parler, vous enferme dans le malheur »[10].

 

Philippe VERGNES


[1] « Modéliser, ce n’est pas analyser ou décomposer, c’est chercher des représentations symbolisées sur lesquelles ont peut opérer comme on travaille sur une carte ou l’ingénieur sur une épure, et qui puisse servir à faire » (Paul VALÉRY), cité par Jean-Louis LEMOIGNE dans l’éditorial de la lettre n° 66 de juin-juillet 2013 du Réseau Intelligence de la complexité.

[2] Georg LUKACS, Histoire et conscience de classe : essais de dialectique marxiste, 1960 (traduction de l’ouvrage Geschichte und Klassenbewußtsein paru en 1923).

[3] Gérard BONNET, La perversion : se venger pour survivre, quatrième de couverture.

[4] D’après la thèse soutenue par Pascal PIGNOL, Le travail psychique des victimes : essai de psycho-victimologie, p. 12.

[5] Axel HONNETH, La réification, p. 38.

[7] Axel HONNETH, La théorie de la reconnaissance : une esquisse, Revue du MAUSS,  2004/1 no 23,  p. 133-136.

[8] Edgar MORIN, L’enjeu humain de la communication, in La communication, états des savoirs, ouvrage coordonné par Philippe CABIN et Jean-François DORTIER, éditions Sciences Humaines, Paris Seuil, 3ème édition 2008, p. 30 et 31.

[9] Jean-Pierre LEBRUN, La perversion ordinaire.

[10] Denis SEZNEC, petit-fils de Guillaume SEZNEC, cité par Saverio TOMASELLA, in La traversée des tempêtes : Renaître après un traumatisme, p. 90.

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