01/09/2013

La fabrique des imposteurs : si le pervers narcissique m’était « compté » ou comment le paradoxe de l’idéologie néolibérale influence nos personnalités

imposteur,imposture,manipulateur,pervers narcissique« Assurément la perversion narcissique est une perversité. (Il n'en va pas pour autant que toute perversité relève de la perversion narcissique). Figurent en vedette parmi les pervers narcissiques les imposteurs, les escrocs et les mystificateurs (...) ; toutefois, si en tout pervers narcissique il y a bien un imposteur qui sommeille (ou plutôt qui veille...) il ne s'étale pas toujours au devant de la scène sociale. »

[Paul-Claude RACAMIER]


« Le pouvoir n'est pas une autorité s'exerçant sur des sujets de droit, mais avant tout une puissance immanente à la société, qui s'exprime dans la production de normes et de valeurs… Passage de la loi à la norme, d'une société (d'Ancien régime) centrée sur la loi on est passé à une société gestionnaire centrée sur la norme. C'est l'une des conséquences de la vaste révolution libérale. »[1]

Avant d’en venir au fond de la problématique que je souhaiterais développer ici, posons-nous tout d’abord la question : qu’est-ce qu’un imposteur ?

La définition du mot imposteur du CNTRL nous donne :

A. – Celui qui trompe, qui abuse autrui par des mensonges, de fausses promesses, dans le but d'en tirer un profit matériel ou moral ; synonyme : fourbe, menteur, trompeur.

– Sens vieilli : celui qui répand sur autrui des accusations mensongères ; synonyme : calomniateur.

B.  – Celui qui cherche à abuser autrui sur sa propre personne, en feignant les apparences de la vertu, de la sagesse, de l'intégrité, du savoir ; synonyme : hypocrite.

– En particulier : celui qui usurpe le nom, la qualité, le titre d'un autre; celui qui se fait passer pour autre que ce qu'il est.

Étymologiquement, le mot est dérivé du latin classique impõno dont les différents sens et les exemples qui s’ensuivent nous offrent une symbolique très complète sur la représentation à géométrie variable de ce qu’est un imposteur et les impostures auxquelles il s’adonne :

1. – Placer sur, poser sur, appliquer.

2. a) – Établir sur, préposer, assigner.

2. b) – Mettre quelque chose sur les épaules de quelqu’un ; lui donner la charge de quelque chose. Ex. : charger quelqu’un d’une affaire, d’un rôle.

2. c) – Imposer. Ex. : imposer à quelqu’un plus de fatigue ; faire subir à quelqu’un des injustices, des outrages ; imposer des lois à quelqu’un ; faire la loi à quelqu’un ; imposer des lois par la force à la citée ; imposer un tribut au vaincu ; imposer aux Athéniens le gouvernement des Trente ; imposer aux terres une redevance.

2. d) – Mettre la dernière main à quelque chose.

3. – En imposer à quelqu’un, donner le change à quelqu’un, abuser quelqu’un.

Cette définition sommaire, qui sera complétée ultérieurement, nous donne un premier élément de réponse afin de situer le cadre dans lequel s’inscrit cet article.

J’aborde ici la thématique maintes fois dénoncée dans mes précédents écrits sous un nouvel angle emprunté à la sociologie et à la psychopathologie sociale après avoir succinctement décrit ce fléau sous diverses approches (celle de la psychodynamique – cf. Les pervers narcissiques 1/2, Les pervers narcissique 2/2 et Comment reconnaître un pervers narcissique manipula-tueur –, de la linguistique – cf. Le pouvoir, les crises, La communication paradoxale et l’effort pour rendre l’autre fou, Comprendre l’emprise : la relation en-pire et La novlangue des psychopathes –, et de la neurobiologie – cf. Perversion narcissique et traumatismes psychiques : l’approche biologisante).

Largement inspiré des écrits de Michel FOUCAULT sur la production de normes dans notre société et de ses conséquences délétères sur la psyché individuelle et collective, Roland GORI, psychanalyste, professeur émérite des Universités et fondateur de l’Appel des Appels, s’attache à démontrer dans son dernier livre La fabrique des imposteurs, paru en janvier 2013, comment, selon lui, notre organisation sociale est parvenue à transgresser notre principe républicain d’élaboration des Lois en « confisquant » le pouvoir démocratique et les débats citoyens au profit de l’adoption de normes édictées par les impératifs de la « religion du marché »[2]. Autrement dit : comment notre système institutionnel a pu « glisser », en à peine quelques décennies, d’un ancien régime centré sur la Loi adoptée démocratiquement à une société gestionnaire centrée sur des normes décrétées par des « experts » à la solde de la propagande capitaliste (d’où l’importance de mieux connaître le domaine de l’expertise : cf. Peut-on faire confiance à notre jugement ? La fiabilité des experts en cause). Ce détail est essentiel pour mieux comprendre pourquoi les conflits d’intérêts, les détournements de fonds publics, les escroqueries financières, la délinquance en « col blanc », etc. se généralisent aujourd’hui en toute impunité (jamais précédemment dans l’histoire, les membres d’un gouvernement venant de finir leur mandat avaient été impliqués dans autant d’affaires et de procédures judiciaires).

Mais au-delà de ce constat posé par de nombreux auteurs et critiques de notre société de consommation auxquels Roland GORI fait largement appel pour étayer son analyse, il met remarquablement en évidence la façon dont le système en place encourage désormais les impostures à grande échelle. Et c’est en cela que réside tout l'intérêt de son essai.

Pour Roland GORI ce n’est pas tant leur prime enfance que notre société de la marchandise et du spectacle qui favoriserait « la fabrique des imposteurs ». Reprenant la thèse foulcadienne « selon laquelle les symptômes des maladies mentales sont le reflet des valeurs d'une société qui refuse de s'y reconnaître »[3], Roland GORI trouve dans la rationalité pratico-formelle[4] l’essence même des impostures et invite son lecteur à envisager l’imposteur comme un « martyr »[5] et un analyste hyper-adapté à notre civilisation, témoin privilégié de l’époque où nous vivons, caractérisée par « le mensonge du message publicitaire, l’imposture de la satisfaction qu’il annonce, l’effacement des limites du vrai et du faux, la matérialisation de l’idéologie dans le spectacle et la consommation, la prolifération de “pseudo-évènements”, l’incitation aux instants gaspillés, la froide organisation sociale du travail et des loisirs sur les apparences et la maîtrise de leurs quantifications, le déguisement du temps marchandise, la fragmentation et l’homogénéisation des cultures et des conduites » [6]. Ces nouveaux ajustements que notre civilisation érige en valeurs « pseudo-consensuelles » (sous couvert de manipulation des chiffres et des statistiques) « assurent aux maîtres de l’apparence et autres faussaires un succès social incontestable »[7].

Ce type de rationalité pratique, qui émane d’une civilisation des mœurs telle que Max WEBER a pu en faire l’analyse dans plusieurs de ses essais (L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme ou Sociologie des religions), n’est rien d’autre que la primauté de la forme sur le fond, de la quantité sur la qualité, de l’individualité sur l’intérêt général, des apparences sur la performance, de la réputation sur le travail, de la popularité sur le mérite, de l'opinion sur les valeurs, etc. telles que façonnées par les normes, les évaluations, les sondages, les statistiques, les bilans tronqués, etc.

Lorsque ce retournement de sens et ce type de transgression opèrent dans une société, alors le nid est prêt pour que le règne des imposteurs advienne. Cette gouvernance exercée sur le mode d’une « tyrannie de l’évaluation »[8], traduit en langage politicien, prône des objectifs de croissance intenables proférés sur un mode quasi névrotique – pour ne pas dire « hystérique » –, annihile toute créativité et tend à formater les individus qui n’ont d’autres choix que de se conformer aux désidératas des imposteurs au pouvoir pour ne pas subir l’ostracisme auquel s’expose tout penseur critique ou anticonformiste.

Bien que cet ouvrage nous offre une analyse sociologique du terreau propice aux développements de l’imposture en effectuant une longue critique des travers de notre société de consommation, Roland GORI ne manque pas de définir l’imposteur en le présentant comme « un virtuose de l’apparence et de l’apparat, qui par des identifications immédiates, des pseudo-identifications, absorbe, véritable éponge vivante, les traits, les opinions, les valeurs, les discours d’autrui » [9].

Décrit comme un véritable caméléon, pur produit de l’idéologie néolibérale et de la religion du marché (cf. la notion d’homo œconomicus citée dans l’article Peut-on faire confiance à notre jugement ? La fiabilité des experts en cause), « il ne s’agit plus pour l’imposteur d’identifications que le sujet digère, métabolise, transforme et, pour tout dire, transcende pour devenir lui-même. Non, la forme chez l’imposteur devient le fond, le ballet des silhouettes et des volutes successives, elle vient masquer ce sentiment de vide profond qu’ils avouent parfois ressentir et qu’éprouvent ceux qui les ont suffisamment approchés. Mais pas toujours, car l’imposteur est passé maître dans l’art de l’illusion. Par ses emprunts aux couleurs de l’environnement, l’imposteur témoigne d’une exceptionnelle “adaptation à la réalité” et, nageant dans les faux-semblants comme un poisson dans l’eau, respectueux plus que tout autre des règles, des procédures, des formes, il bénéficie souvent, jusqu’à ce qu’il soit démasqué, de l’estime de tous, ou presque. C’est le prototype de l’adaptation et de l’habileté sociale, le sujet idéal des façonneurs de comportements. Sentiment paradoxal du clinicien qui le reçoit : le sujet est plus que normal mais il y a quelque chose qui cloche. Malaise qui saisit parfois le clinicien qui l’écoute, impression de vide, de facticité,  de politesse exagérée ou de grossièreté surfaite selon l’identification du jour, mais toujours une vive et alerte capacité à faire ce qu’il faut, dans la situation clinique comme dans l’existence. On dit de lui qu’il est sympathique, mais on ne sait pas à quel point cette opinion est vraie, pas davantage que l’on ne sait à quel point son opinion est vraie. C’est d’ailleurs un homme qui sait profiter de l’opinion, de son propre pouvoir de convaincre. Du crédit qu’il parvient à obtenir dépend le profit de son entreprise. C’est dire à quel point l’imposteur est un homme qui vit à crédit : sa vie dépend du crédit que les autres lui accordent, de leur appréciation, de leur évaluation et de leur “notation”, comme on dirait dans la finance. C’est la figure de notre temps, un “homme subprime” ! Avec des actifs aussi pourris que les titres du même nom[10], mais qui, comme eux, font que la comédie sociale se joue tant que personne ne demande de comptes… » [11]

Nous l’aurons compris au travers de ces précisions, l’identification, ou plutôt ce qui y fait défaut, tel est donc le problème majeur de l’imposteur et du pervers narcissique, car qu’on se le dise, et même si Roland GORI s’en « défend » (précautionneusement) dans l’émission « La tête au carré » de Matthieu VIDARD sur France Inter, imposteurs et pervers narcissiques s’entendent comme larrons en foire, à tel point que parler du premier évoque les caractéristiques du second et vice-versa. Et pour cause, c’est aux mêmes sources que les travaux sur l’une et l’autre de ces deux notions puisent leur inspiration (Phyllis GREENACRE pour son article sur les imposteurs, Donald WINICOOT pour ses travaux sur les faux-selfs, Helene DEUTSCH pour ses recherches sur les personnalités « as-if » – « comme-si » –, ou encore Janine CHASSEGUET-SMIRGEL pour ses écrits sur la perversion, etc.). Il n’est donc nullement étonnant de trouver de nombreuses similitudes entre ces deux concepts.

Plus récemment, Andrée BAUDUIN s’interroge dans la présentation de son essai, Psychanalyse de l’imposture : « Imposteurs, pervers, voire pervers narcissique…, comment reconnaître à temps ses personnages insaisissables ? Comment les identifier et comment être en mesure d’en parler et d’en parler bien ? (Ce sont les écrits sur la perversion qui permettent le mieux d’en approcher la structure). »[12] Attestant par là de la forte promiscuité de ces deux approches.

Certes, des différences conceptuelles existent entre les travaux récents de Paul-Claude RACAMIER sur la perversion narcissique et ceux des auteurs cités ci-dessus sur l’imposture, mais c’est bien d’une seule et même problématique dont tous ces chercheurs ont dressé le portrait qui, si l’on comprend les apports de Roland GORI exposant un point de vue sociologique, ne peut que continuer à « muter » et à se transformer au gré des évolutions sociales que nous rencontrons. Et c’est bien là, dans cette « mutation », que réside l’une des principales difficultés de compréhension de ce phénomène social qui, s’il n’est pas compris comme un « mouvement » alimenté par une pensée spécifique (tels que présentés dans les deux premiers articles publiés sur ce cite, cf. Les pervers narcissiques et suite), ne peut être correctement appréhendé, car tout l’art de ce caméléon de la psyché humaine réside dans sa capacité à se fondre dans l’environnement dans lequel il s’immerge tant et si bien que l’imposture tout comme la perversion narcissique ont besoin d’un public pour se réaliser.

Pour rencontrer « son » public qu’il désire séduire et convaincre en « comptant »[13] ses « exploits », l’imposteur doit aller au-devant de lui sur la scène sociale dont les leaders actuels façonnent la politique, l’économie, les médias, l’industrie… la justice, etc. Autant « d’environnements instables » (au sens qu’en donne Daniel KAHNEMAN dans son ouvrage Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée) dont nous n’ignorons plus qu’ils sont excessivement prolixes en « décisions absurdes »[14].

Et pour cause, dans une société où l’imposture règne en maître, où « la vie quotidienne de chacun, jeune ou moins jeune, cadre ou ouvrier, à l'école comme au travail, dans les organisations publiques et privées, au niveau des politiques publiques, etc., les évaluations se font de plus en plus pressantes, diffuses, continues. Rendre des comptes, être visible, mesurable et surtout compétitif devient l'injonction permanente, stressante et très peu mise en cause. Être évalué paraît généralement aller de soi, voire être désirable : “On m'évalue, donc je suis”. Or ces évaluations sont tout à fait paradoxales[15] : au nom de la rétribution au mérite, elles dénient le mérite véritable et engendrent un climat délétère de concurrence et de sauve-qui-peut ; au nom de “plus d'efficacité”, elles créent une forme inédite d'inefficacité ; au nom de l'objectivité, elles écrasent les différences, standardisent, normalisent… La complexité de la vie sociale n'est pas respectée. Les nouvelles évaluations rendent unidimensionnelle une vie multiple, ignorent les conflits qui font le cœur de l'individu comme de la société et, surtout, prétendent être justes et efficaces en dehors de toute situation réelle, en dehors de toute territorialisation »[16].

De nombreux chercheurs en psychopathologie sociale, philosophie, psychanalyse, anthropologie, etc. ont déjà engagé de vastes réflexions sur cette problématique de société en informant l’opinion publique sur les conséquences délétères de notre soumission à cette politique d’évaluation inflationniste qui « écrase les différences, standardise, normalise » et déshumanise en niant toute altérité (souvenons-nous ici de la citation extraite du livre témoignage Si c’est un homme de Primo LEVI choisi en introduction de mon article sur Comprendre l’emprise : la relation en-pire : « Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme »).

Force est de constater qu’au jour d’aujourd’hui les messages d’alerte que nous recevons sur cette « politique », qui nous conduit inexorablement à notre propre perte, ne sont pas pris en considération de la hauteur du danger qui nous guette. À l’image des romans d’anticipation dystopique d’Aldous HUXLEY ou de Georges ORWEL, il semblerait que nous soyons parvenus à un certain équilibre entre apathie et résignation où le « télécran » de 1984 joue dans notre société le rôle du « Soma » de Le meilleur des mondes.

L’idéologie néolibérale que la télévision et les médias « mainstreams » véhicule participe à la généralisation des doubles contraintes à l’ensemble de nos activités en imposant une nouvelle forme de « totalitarisme rampant »[17] bien plus pernicieuse que celles que nous avons connues lors du siècle dernier. À ce titre, elle n’en sera que plus destructrice, car je rappelle ici ce que certains chercheurs ont depuis longtemps compris : à savoir que les contraintes paradoxales sont le mode opératoire le plus fondamental de la torture (cf. interview du Nouvel Obs).

Cet état de fait génère un climat de tension ressenti par de plus en plus de personnes à l’heure actuelle, mais si nous en percevons les effets, nous avons toujours énormément de mal à identifier et à désigner les injonctions paradoxales comme facteur causal du mal-être social que nous éprouvons. Pourtant, nous n’ignorons plus à quel point ces « chausse-trappes » de la pensée peuvent être aliénantes tant elles paralysent nos capacités d’analyse, notre esprit critique et nos facultés de discernement ; ce qui équivaut à priver quelqu’un de son libre arbitre.

Tout l’intérêt de l’essai salvateur de Roland GORI (comme le nomme l’article de présentation du journal Marianne) réside avant tout dans le fait qu’il souligne avec vigueur l’influence néfaste de notre société sur la construction identitaire des individus. Ce n’est pas non sans mérite que Roland GORI démontre comment « l’imposteur relève doublement d’une psychopathologie qui s’enracine dans le social et le symbolique ». Paul-Claude RACAMIER ne disait pas autre chose lorsqu’il écrivait : « j’ajoute pour finir… que le repli d’investissement des objets sur le socius et la parole est ce qui caractérise la perversion narcissique »[18]. Roland GORI relativise ainsi la responsabilité des imposteurs vis-à-vis de leurs impostures en précisant : « que sa souffrance (celle de l’imposteur) provient de l’environnement qui l’a obligé à vivre au-dessus de ses moyens en le conduisant à une hyperadaptation aux idéaux et aux normes, formes imposées par l’autre. C’est d’ailleurs sur cette scène-là qu’il va déployer ses symptômes, symptômes qui sont autant les siens que ceux de l’autre. D’autre part l’imposteur est pris dans le social, en tant que plus que toute autre pathologie il a compris la dimension de semblant impliqué par tout discours, en particulier le discours organisé par la mascarade de l’éthique capitaliste. C’est bien pourquoi l’imposteur, du plus petit au plus grand, au-delà de toute psychopathologie, apparaît comme ce témoin de la scène sociale qui révèle l’imposture des signes qui en permettent le fonctionnement. C’est à ce titre que, pour le propos qui est le mien ici, j’ai cru bon de l’appeler à la barre des témoins d’un procès en accusation de cette pathologie de la raison formelle qui prétend aujourd’hui organiser nos existences »[19].

De nos jours, le système économique moderne (« environnement instable » selon Daniel KAHNEMAN), bien que se donnant l’image d’être « rationaliste » (mythe de l’homo œconomicus), est beaucoup plus idéaliste (au sens péjoratif « qui vit de chimères, d’illusions, sans tenir compte de la réalité » et psychopathologique selon l’expression idéaliste passionnel[20]) que les « idéalistes » qu’il rejette en les désignant sous ce terme, car les « experts » économiques (à la solde du système capitaliste) vivent dans un monde unidimensionnel formater par les évaluations et les statistiques qui ne reflètent pas les valeurs et les aspirations humaines du monde qu’ils régissent.

C’est sur ce point spécifique qu’il est nécessaire d’insister, car je rejoins ici totalement le diagnostic de Roland GORI selon lequel la rationalité formelle qu’il désigne est pathogène dans le sens où elle produit des identifications en « faux-self » à la chaine. Si nous pratiquions l’autopsie de cette « déraison », nous ne serions nullement surpris d’y reconnaître, en fond de mire, la pensée perverse décrite par Paul-Claude RACAMIER, telle que déjà présentée dans l’article Les pervers narcissiques (suite), en tant qu’elle est un type de rationalité qui encourage la déliaison des interrelations humaines par l’uniformisation des individus tout en niant leur subjectivité et toute altérité. Mais en complément de cette analyse, il me paraît important de mettre en exergue le moyen par lequel cette « malignité » s’immisce dans notre inconscient et de rappeler à ce titre que la nocivité des injonctions paradoxales, dont est particulièrement friande l’idéologie néolibérale, peut rendre « fou ».

Signalons également ici que ce type de rationalité permet au mythe de l’homo œconomicus de poursuivre son œuvre de « destruction massive » en toute impunité bien que nous ayons désormais la confirmation scientifique, grâce aux travaux de Daniel KAHNEMAN et d’Amos TVERSKY, récompensée par un prix Nobel d’économie en 2002, de son absurdité et de son ignorance (de son déni ?) quant à la réalité de la complexité humaine.

Avant de conclure, je souhaiterais formuler une mise en garde (mais Dieu sait combien les messages de prévention peuvent être « inutiles » tant que nous n’avons pas « touché du doigt » certaines réalités).

Dans une perspective évolutionniste « les traits utiles à la survie d’une espèce dans un environnement particulier devenaient, sur le long cours, caractéristiques de l’espèce. Et ceux caractéristiques d’une espèce existaient, car ils avaient contribué à la survie de lointains ancêtres. En raison d’un accès limité à la nourriture, tous les individus qui voient le jour ne peuvent survivre assez longtemps pour arriver à leur maturité sexuelle et se reproduire. Le moins adapté est donc rejeté et, au fil des générations, ce sont les mieux adaptés qui deviennent parents et transmettent cette adaptation à leur descendance. Mais si l’environnement vient à changer, et il le fait constamment, alors d’autres caractéristiques deviennent importantes pour la survie et seront finalement sélectionnées. Les espèces qui s’adaptent ainsi survivent, les autres en arrivent à disparaître »[21].

Or, si nous reportons la problématique de l’imposture à cette vision de l’avenir, il nous faut convenir que le pouvoir de destructivité dont est porteuse cette pathologie ne fera qu’amplifier le processus « de la guerre de tous contre tous » et la question, d’actualité, qui nous viens alors à l’esprit est : jusqu’à quel point ?

Pour finir, je reprendrais à mon compte la conclusion de l’excellent article d’Élodie ÉMERY, Comment les imposteurs ont pris le pouvoir, paru le 25 janvier 2013 sur le site du journal Marianne, nous exhortant à sortir des sentiers battus en retrouvant notre créativité, seule à même de nous rendre notre place de sujet et d’acteur dans notre société. Ce qui induit de facto de bannir le statut « d’objet » dans lequel l’idéologie néolibérale tente de nous circonscrire.

« Au prix de cet abyssal déficit de sens, véritable mal du siècle qui paralyse nos sociétés, l'imposture a fini par exercer une tyrannie qui nous gangrène. Seuls l'ambition de la culture, le doute salutaire et l'audace de la liberté partagée peuvent nous permettre de recréer l'avenir ».

 

Philippe VERGNES

N.B. :

Pour illustrer le propos de Roland GORI concernant « La folie évaluation », je vous propose de lire ce témoignage d’un cadre informaticien dont l’article vient de paraître.


[1] Extrait du site WIKIPÉDIA sur la présentation des idées développées par Michel FOUCAULT.

[2] Pier Paolo PASOLINI, Ecrits corsaires, cité par Roland GORI.

[3] Roland GORI, La fabrique des imposteurs, p. 237.

[4] Roland GORI, La fabrique des imposteurs, note 3, p. 52 : « A la suite de Max WEBER, je nomme rationalité pratico-formelle, une forme de pensée, de raison, réduite à la logique du droit et des affaires, « glaciation éthique » dépourvue des exigences des rationalités théoriques et « substantielles ». La rationalité formelle est une forme de pensée très présente dans le droit qui ne se préoccupe que des formes de rationalité de l’action reposant sur des processus de décision en référence à des règles formelles abstraites, rejetant toute forme d’arbitraire et de considération de personne. C’est le règne des techniques méthodiques et du pouvoir bureaucratique. La rationalité pratique est une forme de rationalité de l’action qui consiste dans des conduites de vie déduites de calculs rationnels moyens-fins pour permettre une adaptation pragmatique au mieux des intérêts immédiats et en vue d’une adaptation aux situations, sans soumission à d’autres critères de décision comme ceux de l’éthique, de la théorie, de la psychologie… Les interfaces de ces deux formes de rationalité m’ont conduit à les rapprocher de l’expression “pratico-formelle” ».

[5] Afin d’éviter toute confusion, Roland GORI précise dès les premières lignes de son ouvrage que ce terme est à comprendre selon son sens étymologique qui signifie tout simplement « témoin » et que ses écrits se situent dans une tout autre perspective que ceux de Patrick AVRANE, Les imposteurs : tromper son monde se tromper soi-même et d’Andrée BAUDUIN, Psychanalyse de l’imposture, puisqu’ils font de l’imposteur moins un cas psychopathologique qu’un martyr du drame social. Ce qui donne à cette étude une valeur sociologique malgré la formation psychanalytique de l’auteur.

[6] Roland GORI, La fabrique des imposteurs, p. 220.

[7] Ibidem, p. 220.

[8] Titre du livre d’Angélique DEL REY, La tyrannie de l’évaluation qui dénonce « l’évaluation managériale comme une forme post-moderne de tyrannie compatible avec les institutions démocratiques » (cf. l’interview de l’auteure).

[9] Roland GORI, La fabrique des imposteurs, p. 13.

[10] C’est moi qui souligne tant l’image à laquelle renvoie cette analogie est lourde de sens compte tenu de la crise actuelle qui n’en finit plus de nous révéler toutes ses supercheries.

[11] Roland GORI, La fabrique des imposteurs, p. 13 et 14.

[12] Andrée BAUDUIN, Psychanalyse de l’imposture, p. 2.

[13] Cette expression qui joue sur l’homonymie entre les verbes « compter » et « conter » est parfaitement adéquate en la circonstance tant la problématique identificatoire présente dans cette pathologie fit dire à Éric FROMM parlant de ce type de personnalité : « Si je suis ce que je possède et que je perds tout ce que j’ai, qui suis-je ? ».

[14] Cf. Christian MOREL, Les décisions absurdes I : Sociologie des erreurs radicales et persistantes et Les décisions absurdes II : Comment les éviter.

[15] C’est moi qui souligne, car nous abordons là le cœur du problème jusqu’alors négligé dans les analyses qui nous sont proposées à l’heure actuelle comme nous avons pu le découvrir dans mes précédents articles (

[17] Selon l’expression qu’emploie Ariane BILHERAN dans son excellent essai Tous des harcelés ?

[18] Paul-Claude RACAMIER, De la perversion narcissique, compte-rendu de l’exposé présenté le 21 septembre 1985 à GRENOBLE au congrès organisé par l’APSYG et édité dans la revue GRUPPO n° 3 de février 1987 ; les mots en gras ont été soulignés par lui.

[19] Roland GORI, La fabrique des imposteurs, p. 229 ; les mots en gras ont été soulignés par lui.

[20] Définition du CNRTL : « Malade dont l'exaltation se fixe sur un thème le plus souvent mystique, religieux, social ou politique qu'il transforme en un idéal auquel il peut tout sacrifier sans tenir compte de la réalité ».

[21] Joseph LEDOUX, Le cerveau des émotions, p.107.

Les commentaires sont fermés.