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12/05/2013

La « novlangue » des psychopathes

Nuage Novlangue.jpg« Qui ne connaît la valeur des mots ne saurait connaître les hommes »

« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté »

CONFUCIUS


Qu’est-ce que la « novlangue » au sens orwellien du terme ?

La question a son importance, car cette expression est de plus en plus employée actuellement pour stigmatiser le discours de nos hommes politiques et de la doxa néolibérale qu’ils prophétisent (« Nous irons ensemble vers le nouvel ordre mondial, et personne, je dis bien personne ne pourra l’arrêter », a annoncé Nicolas SARKOZY lors de ses vœux de 2009, à lire sur Agoravox).

Si nous employons communément le terme « novlangue », ce n’est pas tant pour désigner ce que ce mot traduit que l’intention dont il est porteur. En effet, les définitions communes propres à cette expression se limitent à la description d’une langue « destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but »[1]. Selon cette définition la « novlangue » consisterait surtout en une destruction (suppression) des mots et/ou à une régression des expressions signifiantes, dont un exemple type est donné par la contraction de deux unités lexicales, « nouvelle » et « langue », pour former le référent « novlangue ».

Or, dans le langage de propagande utilisé chaque jour, il n’y a rien de tel. Le phénomène actuel n’a pas encore atteint le stade dénoncé par la fiction orwellienne et, à ce titre, il ne mérite pas encore l’appellation de « novlangue » prise dans son sens restrictif de destruction et/ou régression du langage (et implicitement celui de la pensée). Mais cela ne veut pas dire pour autant que l’usage du vocable « novlangue » soit inapproprié, car la « novlangue » désigne également « une langue délibérément construite, au sens politique et organisationnel du terme : elle fait l’objet d’une élaboration consciente et raisonnée, et elle est prise en charge par des agents de l’institution qui appliquent la volonté politique dont la “novlangue” est l’un des instruments. Cette considération […] met l’accent sur le fait que la “novlangue” est sous-tendue par une intention. Dès lors, accuser autrui de parler  la “novlangue” […]  ce n’est pas seulement désigner autrui comme le locuteur d’une autre langue, mais c’est, bien plus encore, désigner autrui comme un locuteur qui, par la langue qu’il parle, se fait – délibérément ou à son insu – le porteur d’une intention politique ou d’une idéologie »[2].

Ainsi, le terme « novlangue » renvoie à un projet (une intention) et à son aboutissement (la destruction des mots). S’il est juste d’utiliser cette expression pour faire part d’une intention, il est cependant faux, pour l’heure, d’en conclure à une quelconque fin. Alors, comment nommer correctement ce que nous sommes de plus en plus nombreux à observer et existe-t-il un signifiant plus spécifique pour décrire le double langage de nos dirigeants ?

La réponse est effectivement oui : c’est la langue de bois. Elle se caractérise par « une opinion vague, un discours flou qui donne préséance à la forme et non au fond »[3]. D’un point de vue sémantique, la langue de bois se situe entre le « parler-vrai » et la novlangue. Alors que cette dernière est caricaturalement mensongère, la langue de bois est plus difficile à déceler. Insidieuse, de forme elliptique et discursive, elle est un outil de propagande et de manipulation employé pour « formater » l’opinion publique et la conformer à l’idéologie dominante. Ses procédés font principalement appel à l’amalgame et à la confusion, aux faux-semblants, aux stéréotypes exprimés de manière pompeuse (banalité, cliché, etc.), à la dénégation, aux affirmations péremptoires et aux pléonasmes, aux discours lénifiants, à l’orthodoxie idéologique, aux mots sortis de leur contexte, etc., et, cerise sur le gâteau, à l’inflexion du sens d’un mot, d’une expression ou d’une phrase jusqu’à son inversion.

Ce dernier détail, bien que noyé dans la « masse » des éléments spécifiques à la langue de bois, occupe une place de choix dans la psychopathie, car l’inversion et son mouvement (son inflexion jusqu’à son retournement) sont à la source de la communication paradoxale, comme nous allons pouvoir le constater à l’aide d’exemples après quelques rappels de notions importantes.

Dans un précédent article j’avais abordé la notion de psychopathie au regard de celle de la perversion narcissique qui, l’une et l’autre, décrivent un seul et même processus. Au terme de ce processus (ou « mouvement » dans la théorie de la perversion narcissique), la personne mettant en œuvre de tels mécanismes de défense (défense de survivance luttant contre une angoisse d’anéantissement) sera nommée « psychopathe » par certains ou « pervers narcissique » par d’autres.

Alors que l’acceptation actuelle du référent psychopathe est d’origine américaine (bien que cette notion est née sous la plume d’un psychiatre allemand et désignait initialement tout autre chose, d’où parfois les confusions que cette double dénomination entraîne), celle de pervers narcissique est, quant à elle, cent pour cent français. Mais si pour la psychopathie il existe un outil méthodologique offrant une grille de lecture faisant consensus qui permet de diagnostiquer ce trouble de la personnalité (considérée par certains comme une pathologie), la définition de la perversion narcissique a gagné le grand public grâce à des approches quelque peu éclectiques entrainant parfois de profonds quiproquos.

Ainsi, bien que la dénomination « pervers narcissique » soit d’origine psychanalytique, la grille de lecture la plus utilisée pour poser ce diagnostic (sûrement en raison de sa simplicité) est celle proposée par Isabelle NAZARE-AGA dans ses deux best-sellers « Les manipulateurs sont parmi nous » et « Les manipulateurs et l’amour ». Cette grille de lecture d’influence béhavioriste propose d’évaluer un manipulateur selon une échelle de trente caractéristiques comportementales. D’après cette échelle descriptive, l’auteure préconise de fuir la relation avec un manipulateur si la personne « évaluée » répond à plus de 14 des trente particularités décrites. Or, si la manipulation, la tromperie et le mensonge sont indissociables de la perversion narcissique, tous les manipulateurs ne sont pas pervers et d’après les « indices » que nous apporte cet instrument interprétatif, il n’est possible de soupçonner une perversion morale caractérisée qu’au-delà d’un score de 25 sur trente.

L’approche comportementale pose donc un réel problème que nous pouvons d’autant mieux percevoir qu’un certain Tim FIELD, créateur d’une fondation de lutte antiharcèlement au travail toujours en activité malgré son décès en 2006, avait établi 122 critères pour déterminer les attitudes que pouvaient adopter les personnalités tyranniques et harceleuses.

Dans le méandre des différentes approches concernant cette problématique, il devient donc difficile de pouvoir s’y retrouver bien que d’un point de vue psychanalytique, la défense de survivance mettant en œuvre des mécanismes spécifiques (déni, clivage, projection et identification projective, idéalisation et dévalorisation, rationalisation, contrôle omnipotent, dissociation, etc.) devrait être « normalement » identifiée par les « professionnels qui se respectent ». Cette dernière approche reste très délicate à appréhender et rares sont les personnes qui utilisent pertinemment de tels outils conceptuels. De fait, il est d’autant plus difficile à un profane d’aborder ce problème avec les moyens conventionnels qui nous sont proposés. Les uns, trop simplistes sont sujet à caution bien qu’étant d’une forte utilité pour pouvoir mettre des mots sur ses maux et les autres trop compliqués sont difficiles à appréhender y compris pour ceux-là même à qui ils sont destinés.

Néanmoins, une troisième voie se profile qui est celle qu’emprunte actuellement la psychopathologie cognitive, aidée en cela par la  psychologie cognitive, les neurosciences et, ce qui nous intéresse ici, les sciences du langage. Cette discipline relativement récente aborde les troubles émotionnels rencontrés dans différentes pathologies (schizophrénie, trouble obsessionnel compulsif, trouble de l’attention, de l’humeur, dépression, etc.) en se basant, entre autres choses, sur le modèle du traitement de l’information pour étudier le fonctionnement du langage et son impact sur notre « machine mentale ». Ainsi, et selon ce point de vue, il serait possible d’identifier les troubles de personnalité en étudiant les différents modèles de communication que nous utilisons pour nous exprimer afin de transmettre notre point de vue, nos pensées, nos sentiments, etc. Si l’idée n’est pas nouvelle et a traversé l’histoire de la philosophie depuis bien avant Aristote, les techniques modernes d’exploration du cerveau en activité ont permis de spectaculaires avancées ces dernières années.

Dès lors, ce pourrait-il qu’il existe un mode de communication, une parole spécifique à la psychopathie ? Et si oui, quels sont les éléments caractéristiques qui la distinguent d’une communication « vraie » (au sens de non pathologique et non pathogène) ?

Le lecteur se doute bien que la réponse à la première question est oui et que l’objet de cet article porte sur une présentation non exhaustive des signes de reconnaissance de cette communication que les chercheurs de différents courants ont affublée d’un adjectif tel que : déviante, paradoxale ou perverse[4].

Ce détail a d’autant plus d’importance que Paul-Claude RACAMIER, le concepteur de la troisième topique psychanalytique dîtes interactive (transpersonnelle ou interpsychique) n’a eu de cesse de répéter dans tous ses écrits que les principaux champs d’interventions de la perversion narcissique sont la parole et le socius (composante sociale du comportement et de la vie mentale d'un être vivant). Attribuant par conséquent une place prépondérante au langage dans l’étiologie de ce trouble de la personnalité.

 

Définitions :

Rappelons ce qu’est la psychopathie.

« Ce terme renvoie à un trouble de la personnalité qui regroupe un éventail de traits et de comportements interpersonnels, affectifs, antisociaux et de mode de vie. Parmi ceux-ci, mentionnons la duperie, la manipulation, l’irresponsabilité, l’impulsivité, la recherche de stimulation, les mauvais contrôles comportementaux, un affect superficiel, l’absence d’empathie, de culpabilité ou de remords, la promiscuité sexuelle, un mépris souverain pour les droits des  autres et toute une gamme de conduites non éthiques et antisociales. »[5]

Bien que cette expression soit généralement utilisée pour qualifier certains auteurs de crime particulièrement abjects, la grande majorité des psychopathes sont des psychopathes « successfull », c’est-à-dire, des pervers narcissiques.

Quant au langage, il représente « la fonction complexe qui permet d'exprimer et de percevoir des états affectifs, des concepts, des idées au moyen de signes acoustiques ou graphiques » (J.-A. RONDAL[6]).

Et la parole est la « faculté d'exprimer et de communiquer la pensée au moyen du système des sons du langage articulé émis par les organes phonateurs[7] ».

Selon Aristote, dans la mesure où nous parlons nous nous rapprochons pour former une cité. Dans la mesure où nous vivons en société, nous parlons pour échanger, pour communiquer aux autres soit nos passions, soit un besoin. Le langage tire donc sa raison de la société et en est lui-même l'effet. Cette corrélation du langage et de la société explique le caractère conventionnel du langage, c'est-à-dire son fondement par des règles arbitraires éditées par l'Homme.

Les linguistes différencient quatre composantes du langage :

• la phonétique : c'est le niveau concernant les sons du langage ou phonème,

• la sémantique : c'est ce qui concerne les mots et leur signification (lexique),

• la syntaxe : règles d'associations des éléments du langage entre eux,

• la pragmatique : étude des actes de parole en situation (prise de parole, échange conversationnel, etc.).

C’est sur cette dernière dimension sur laquelle nous allons nous pencher plus particulièrement, car l’analyse d’un énoncé en contexte permet, à l’écrit bien mieux qu’à l’oral, de déceler les indices d’une communication déviante.

Pour la pragmatique en communication, la signification d’énoncés linguistiques ne peut être définie par le contenu syntaxique des mots et dépend du contexte dans lequel ils ont été tenus. Ce « contexte d’énonciation » comprend des « marqueurs » qui donnent diverses indications sur la manière de comprendre l’énoncé. Ces « marqueurs » sont relatifs à la nature de la relation installée (à son cadre physique, social, émotionnel, etc.) dans lequel s’insère l’énoncé. Son interprétation ne dépend pas uniquement de la définition des mots et de la façon de les agencer entre eux pour qu’ils prennent sens ; elle découle aussi d’indicateurs implicites qui échappent à notre observation. C’est le cas par exemple lorsque l’on intervient dans un dialogue déjà avancé ou que l’on prend part dans un conflit entre deux ou plusieurs protagonistes sans connaître ce qui motive les divergences.

La signification d’un énoncé n’est donc pas une propriété qui serait déposée dans des mots et cela relativise radicalement l’idée d’un émetteur tout-puissant qui profèrerait des « vérités » toutes faites en prononçant (ou écrivant) des textes dont la signification serait « transparente » pour un récepteur attentif.

Le langage étant par définition subjectif, la compréhension mutuelle relève davantage d’une « négociation » et n'est qu'affaire de conventions entre deux ou plusieurs personnes qui cherchent à créer des liens au travers d'échanges dans un contexte bien précis. Le tout est d’être en mesure d'épouser les positions d'autrui pour comprendre l'utilité que revêt pour quelqu'un tel ou tel autre mot ou expression dont il a fait usage.

D’où la fragilité du sens : ce dernier n’est pas déjà là, avant la conversation, il se « repasse » à chaque fois. Une telle perspective renouvelle donc profondément les représentations naïves d’un langage-outil, transportant des significations qui seraient comme déposées dans des mots.

Pour créer un dialogue (c'est la même chose lors d'un débat), il faut être en mesure de percer le code lexical de son interlocuteur afin d’entrer en communication (en communion nous pourrions dire) avec lui. La conversation la plus ordinaire devient alors une coconstruction aléatoire entre locuteurs actifs qui testent, révisent, négocient le sens de ce qu’ils disent. L’ambiguïté devient la règle et sa réduction un travail permanent. Si ce travail n’est omis (si ce n’est honni comme chez le psychopathe), c'est l'incompréhension qui préside aux échanges avec tout ce que cela implique[8].

Pour le psychopathe (notamment « successfull ») la fonction langagière a une tout autre utilité que celle de « communier » avec ses interlocuteurs et c’est principalement par elle que passe leur stratégie manipulatoire qui, en cas de mise en lumière, se mue en agressivité (cf. « Le match : Psychopathe Vs Pervers narcissique »[9]).

Comment cela se traduit-il ?

C’est ce que nous allons découvrir au travers de deux exemples.

Exemple 1 :

« J’ai menti, mais c’était de bonne foi ! »

Cette phrase prononcée lors d’un procès tristement célèbre ne pose pas de problème d’analyse. C’est une injonction paradoxale qui est typique dans le contexte où elle a été émise, c’est-à-dire dans le cadre d’une procédure judiciaire dont l’auteur cherchait à minimiser sa responsabilité dans l’affaire en cause. L’intérêt de ce paradoxe, n’est pas dans son évidence, mais plutôt dans la réaction du public suite à cette affaire, car si désormais cet exemple passe pour une grossière manipulation, il faut se souvenir que lorsque ces faits se sont produits, beaucoup de personnalités, et non des moindres, ont soutenu l’auteur de ce délit en lui trouvant des excuses entrainant dans leurs convictions une vaste partie de la population qui s’est alors mise à « plaindre » l’auteur de cette antinomie le considérant comme quelqu’un d’injustement traité devant les tribunaux.

Pour coller à l’actualité du moment, avec une pointe d’ironie supplémentaire, nous pourrions réécrire cette phrase en lui faisant dire :

« J’ai menti en vous regardant droit dans les yeux, mais c’était de bonne foi ! »

Exemple 2 :

« (1) Les chrétiens peuvent être authentiquement moraux et vertueux, mais ils ne peuvent pas revendiquer leur indifférence vis-à-vis des évangiles, et donc leur liberté(2) “il pourrait leur en cuire” est une formule performative (3) qui les dépossède de cette liberté, et donc de leurs vertus et moralité. (4) Comprenez bien : quand je dis déposséder je désigne l’action de leur prendre quelque chose qu’ils auraient volontiers donné, si vous voyez ce que je veux dire. »

Pour en analyser la séquence, nous la décomposerons en plusieurs segments :

(1) « Les chrétiens peuvent être authentiquement moraux et vertueux, mais ils ne peuvent pas revendiquer leur indifférence vis-à-vis des évangiles, et donc leur liberté... »

Soit ! Cela s'entend et il n'y a aucune incohérence jusque-là même si l’on n’est pas d’accord avec ce prédicat et sa conclusion.

(2) « “Il pourrait leur en cuire” est une formule performative... »

Une formule performative en linguistique signifie : qui réalise une action par le fait même de son énonciation.

Ici, aucune action n’est réalisée ou ne peut être réalisée par le fait même de son énonciation. Je vous laisse le soin d’imaginer la scène : « Il pourrait leur en cuire... » et au moment même où il énonce un tel avertissement (qui pour être performatif devrait être un vœu ou un souhait) : il les cuit sur le champ. Cette allégation tient plus au registre de la « pensée magique » qu’à celui du bon sens et du discernement.

L’emploi d'un mot mal à propos est le genre d’erreur que nous pouvons tous commettre, mais qui à la particularité d’en « mettre plein les yeux » dans ce contexte-là. Ce qui suggère implicitement que l’émetteur de tel propos connaît forcément son sujet. L'auditoire est subjugué par une telle éloquence et ne peut-être qu’admiratif devant tant de connaissance.

(3) « … qui (Nda : la formule performative) les dépossède de cette liberté, et donc de leurs vertus et moralité. »

Nous avons ici un retournement d’opinion par rapport à l’assertion formulée en (1) : si les chrétiens ne sont pas libres, car ils ne peuvent pas revendiquer leur indifférence vis-à-vis des évangiles, ils ne peuvent en rien en être dépossédée (de leur liberté) puisqu'ils ne l'ont déjà plus comme énoncé en (1). Mais l’auteur dans sa démonstration lie également dans cet extrait la liberté aux vertus et à la moralité. Or, si ce dernier raisonnement est juste, quelle doit être la valeur accordée à la première partie de l’affirmation (1) : « Les chrétiens peuvent être authentiquement moraux et vertueux » ?

Ce raisonnement est invalide, il affirme quelque chose sur sa propre affirmation (principe du raisonnement circulaire) lui permettant de conclure par une pirouette établissant le fait que les chrétiens sont finalement dépossédés de leurs vertus et moralité, sous-entendant qu’ils ne l’ont jamais eu en raison de leur croyance dans les évangiles, et ce, tout en ayant admis que les chrétiens peuvent être authentiquement moraux et vertueux.

C’est un cas typique de communication paradoxale où d’un « effort pour rendre l'autre fou » et effectivement, le récepteur d’un tel message mettra longtemps avant de remarquer, s’il s’en aperçoit un jour, qu’il y a dans ce simple texte tout et son contraire.

La dernière phrase (4) : « Comprenez bien : quand je dis déposséder je désigne l’action de leur prendre quelque chose qu’ils auraient volontiers donné, si vous voyez ce que je veux dire » ; viens implicitement renforcer le sentiment d’un désir de communiquer, alors que le but de ce type de communication paradoxale est justement la négation du désir d’autrui d’établir une « relation ».

Ici l’usage de « comprendre » et de « si vous voyez ce que je veux dire », dénote d’une intention de dialoguer, alors même que la structure paradoxale de cet énoncé incite son destinataire à ne pas répondre à son locuteur pour s’enquérir de plus précisions au risque de passer pour un « imbécile ».

On observe dans ce type d’échange, un mouvement de va-et-vient qui s’oriente dans une direction, en prend le contrepied, et semble revenir aux alentours du point d’origine tout en maintenant la contradiction : c’est l’inflexion du sens d’un mot ou d’une expression jusqu’à son inversion, mais avec la particularité d’être conduite dans un seul et même message alors que pour la langue de bois (cf. supra), ce mouvement prend parfois des années.

Dans cette valse sémantique, le transcripteur d’une telle pensée pourra ensuite nier avoir laissé entendre que les chrétiens ont des vertus et une moralité, tout comme il pourra très bien soutenir le fait qu'il avait bien dit que les chrétiens ont effectivement des vertus et une moralité en fonction de l'interlocuteur qui lui en fera la remarque. Et c’est ce qu’il ne se privera pas de faire si l’occasion lui est donnée.

C'est la singularité de la communication paradoxale pathogène ou de « l’effort pour rendre l’autre fou » et malheur à celui qui osera dévoiler au plein jour cette « anomalie » du langage. Le psychopathe ne supportera pas cet « éclairage » sur ses stratégies perverses et tous les moyens seront bons pour le lui faire payer.

Le lecteur attentif aura compris que la réfutation de ce type de paradoxes, qui doivent tout bonnement être invalidés (alors qu’il n’en va pas de même pour les paradoxes « créatifs » qui au contraire sont plutôt recherchés), demande de sérieuses investigations très chronophages. C’est l’un des principaux écueils à la mise à jour de ce genre de manipulation faisant appel à des mécanismes bien souvent inconscients.

Cette communication pathogène soulève de nombreuses questions et malgré le peu d’études encore disponible sur le sujet (bien que cet axe de recherche commence à prendre désormais un essor considérable), voici en résumé ce qu’il est possible d’en dire.

Pour bien comprendre ce dont il est question, nous devons tout d’abord admettre que les psychopathes (ou pervers narcissiques) ne perçoivent pas le monde comme nous et n’utilisent pas les mots de la même façon que nous. Sans cette prise de conscience, que confirment désormais les investigations en imagerie cérébrale sur les émotions, il est impossible de se représenter le réel comme le voient les psychopathes.

Du point de vue du langage, les psychopathes sont incapables d’envisager la polysémie des mots. Pour eux, seul n’existe que le sens qu’il donne à une expression, une phrase ou un texte, ce qui, vous l’imaginez bien, complique sérieusement la communication (dans le sens de « compréhension ») avec un interlocuteur qui, lui, reconnaît cette « hétérogénéité des mots et des choses »[10]. Ils réagissent à des signifiants empreints d’émotion comme s’ils avaient une connotation neutre. Robert HARE métaphorise ce trait en disant d’eux « qu’ils connaissent les mots, mais pas la musique ». C’est-à-dire qu’ils connaissent très bien la définition sémantique d’un mot, mais en ignorent l’affectivité. Ils ne reconnaissent pas la dimension sentimentale des signifiants connotés émotionnellement et les traitent au même titre que tout autre mot neutre comme ceux, par exemple, désignant les objets.

Le psychopathe n’ayant que partiellement ou pas du tout accès à cette subjectivité, il lui est difficile, voir impossible, d’entrer en « communion » dans l’échange avec un interlocuteur et ne peut donc pas analyser correctement le contexte dans lequel la relation se crée. C'est ainsi qu'il pourra ressortir des années plus tard que vous ne l’aviez jamais aimé parce qu’il vous est arrivé un jour de le traiter de « con » alors que, dans l’instant où cette « insulte » a été émise, elle relevait plutôt d'une « boutade » pour lui signifier que ses « pitreries » vous faisaient bien rire alors que vous n’étiez pas d'humeur à la rigolade.

Outre le fait qu’il ne reconnaît pas cette spécificité des mots et que l’usage des paradoxes tel que donné en exemple ci-dessus est récurant dans sa phraséologie (parlée ou écrite), le psychopathe ne se reconnaît aucune responsabilité dans le cas où une discussion dégénère en conflit (souvenons-nous que la théorie de la perversion narcissique est une théorie des conflits, cf. partie 1, 2, 3 et 4). Ayant compensé son déficit émotionnel par un surinvestissement du langage (le psychopathe « successful » est un rhéteur hors pair devant une assistance – ou un interlocuteur – à tel point que même les psychiatres spécialisés dans l’étude de ce trouble concèdent s’y laisser prendre), il n’aura de cesse de minimiser l’importance de son implication dans l’étiologie des rivalités ainsi crées. A ce titre, il aura exagérément recours aux euphémismes afin d’atténuer la gravité de ses actes (paroles et attitudes). Par exemple, parler « d’abus »[11] sexuel lorsqu’il y a eu viol, permets « d’adoucir » la gravité de l’acte et donc d’en réduire la portée et la responsabilité.

Dans une étude[12] citée par le magazine « Science Humaine » n° 148 d’avril 2004, des psychologues ont analysé les capacités des psychopathes à décrypter les sens littéral et émotionnel de plusieurs tournures métaphoriques. Ces derniers n'ont montré aucun défaut de compréhension du sens littéral, mais leurs interprétations du sens connoté ont livré de flagrantes incongruités : l'adage « la mémoire est un chien qui vous mord lorsque vous vous y attendez le moins » leur évoque par exemple des sentiments très positifs, et « l'amour est un antidote aux maux de la vie » des sentiments très négatifs. Ces inversions dans la « polarité » (connotation positive ou négative) d'une métaphore s'expliqueraient, selon les psychologues, par l'absence d'attention accordée au contenu connotatif d'un discours. Paradoxalement, les psychopathes ont souvent recours aux métaphores.

Plus récemment (2012), des chercheurs d’une célèbre université américaine spécialistes dans l’étude sur l’empathie ont obtenu une subvention de 1,6 million de dollars de l’Institut National de la Santé Mentale. Les conclusions auxquelles ils ont abouti corroborent les observations sur les métaphores et l’inversion de polarité précédemment constatée. Or, il faut savoir que les métaphores et l’empathie ont des liens contigus très étroits. Ce dont je vous parlerais une prochaine fois…

 

Philippe VERGNES

N.B. :

Toutes les recherches effectuées jusqu’ici semblent indiquer que « quelque chose » s’est produit dans le câblage du cerveau des psychopathes. Ce « quelque chose » affecte les soubassements du processus d’apprentissage concernant l’acquisition, le traitement, la régulation et la mémorisation, etc. de l’information et donc, sa restitution. Au stade actuel de nos connaissances, nous pouvons désormais inférer de nouvelles hypothèses qui, pour certaines, contredisent quelques idées reçues, mais corroborent celle d’une prédation de l’homme par l’homme.



[1] Définition du Wiktionnaire. selon George ORWELL et son roman « 1984 »

[4] Le lecteur attentif aura noté que cette communication a déjà été présentée dans un précédent billet qui cependant, n’était illustré par aucun exemple. Cet article comble ce vide et constitue donc une suite à ce premier exposé (cf. « Le pouvoir, les crises, la communication paradoxale et l’effort pour rendre l’autre fou »).

[5] D’après une introduction à la psychopathie criminelle à l’intention des policiers par les Docteurs Matt LOGAN, du département des sciences du comportement de la GRC et Robert HARE de l’Université de Colombie-Britannique et du groupe de recherche Darkstone.

[6] Jean-Adolphe RONDAL est Docteur en Philosophie et Docteur en Linguistique et Science du Langage. Il a enseigné dans de nombreuses universités de par le monde et est l’auteur d’une cinquante d’ouvrage et de plus de 400 articles scientifiques sur les questions de psycholinguistique.

[8] Les cinq paragraphes précédents ont été inspirés des travaux d’Yvonne GIORDANO, « Les paradoxes : une perspective communicationnelle », ouvrage collectif sous la direction de Véronique PERRET et Emmanuel JOSSERAND, « Le paradoxe : Penser et gérer autrement les organisations », 2003, p. 115 à 128.

[9] Cet article a été repris par Georges VIGNAUX et Pierre FRASER sur leur blog « Les imbéciles ont pris le pouvoir… et ils iront jusqu’au bout ! ».

[11] L’abus exprime le fait de « faire un usage excessif de ce qui est permis ». Le dictionnaire Larousse en donne la définition suivante : « Mauvais emploi, usage excessif ou injuste de quelque chose ; fait d'outrepasser certains droits, de sortir d'une norme, d'une règle et, en particulier, injustice, acte répréhensible établi par l'habitude ou la coutume ; excès »

[12] Hugues Hervé, Justus Hayes et Robert Hare, « Pyschopathy and sensitivity to the emotional polarity of metaphorical statements », Personality and Individual Differences, vol. XXXV, n° 7, novembre 2003.

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